Alain
Dumas

Alès et la Cévenne Capitale

Rotary Club Alès
Cévennes

Jean Carrière
1928

"Plaidoyer pour un épervier"

Jamais un prix Goncourt tel " L'Epervier de Maheux " paru en 1972 n'a eu un tel retentissement dans le monde des lettres et dans une région comme les Cévennes.  Le style, travaillé au ciseau et à touches légères, donne une expression claire et recherchée.  Le thème, audacieux, est celui de la survie - et son élément essentiel qui est l'eau.  La philosophie enfin, sans dieux ni diables, est celle de l'immortalité : l'œil de l'épervier est celui de la durée comparée au temps qui passe et dont on ne sait quand il va se commuer en instant.  La surprise de ce style, composé sans rythme échevelé joint à un thème qui interpellait les plus profonds esprits dans une région connue grâce à Jean-Pierre Chabrol, en fit aussi un succès de référence et pas seulement d'édition.

De même que Giono, dont il se réclame, s'est attaché à peindre la Provence des hauts plateaux où les habitants ne voulaient pas se reconnaître, de même Carrière a implanté son action dans un décor dont la description ne convenait pas aux milieux locaux.  Alors que la recherche de l'eau, chez le premier est un élément de disputes et de rivalités, elle est, ici, une quête solitaire qui conduit à un entêtement désespéré.  Les Cévennes ne sont pas celles qu'il est courant de célébrer.  Elles sont vues par un observateur ethnologue, sans préjugés avoués, avec l'œil impavide d'un rapace qui attend son heure.  Elles sont démythifiées pour que l'auteur puisse, comme un objectif, saisir le côté le plus saisissant de misère et de malheur.  Il veut que l'impression ressentie soit vraiment celle du voyageur égaré dans un pays hostile qui serait comparable au déroulement de la vie.  Il désire aussi faire comprendre le coût de l'émigration (ce pays a perdu le tiers de ses habitants en quinze ans).  Là où Chabrol voit un pays plein de ruisseaux et de villages défigurés par la mine ou par l'ennemi, Jean Carrière montre une région abandonnée par des gens qui sont peut-être devenus mineurs, sans aucune ressource locale pour survivre sur place et qui ont quitté leur pays.

L'émigré de la troisième génération est peut-être le modèle retenu : c'est le véritable exilé qui veut revoir le pays ancestral, paré des vertus que ses parents évoquaient, ce peut être aussi un vieux paysan cévenol reconverti ailleurs qui voit, d'un seul coup d'œil, les signes de l'abandon qui ne trompe pas son sens de la terre.  C'est aussi le randonneur égaré qui, au milieu de l'hiver glacé ou de l'été en feu ne découvre pas le nid ou l'oasis espérés.  C'est aussi le temps présent qui refuse le prisme déformant de l'Histoire et veut peut-être anticiper la réalité qu'il pressent dans une telle région.  Carrière et Giono ont voulu lutter contre ce qu'ils appellent un faux régionalisme, une fausse description trop idéale de la nature et c'est pourquoi Giono écrivait : " La Provence que je décris est une Provence inventée, et c'est mon droit.  J'ai inventé un pays ". Jean Carrière est plus direct, qui déclare avoir voulu arracher un vieux folklore de telle sorte que son intervention soit préservée de cette forme de colonialisme " qui consiste en ce que l'indigène colonisé culturellement est ou paraisse plus indigène que de nature ; là est la véritable exagération, là se trouve la honteuse caricature, cette négritude régionaliste qui consiste à ressembler à une image d'exportation touristique, en escamotant le véritable de la vérité, brutal et beau tout à la fois et toujours inquiétant ".

Le Cévenol qui voudrait prendre ces descriptions à la lettre aurait tort.  Les lecteurs ne s'y sont pas trompés qui ont d'abord vu un caractère et une destinée imprévisibles avant même de saisir le sens proposé par l'intrigue.  Le pèlerinage littéraire de Mazel la Mort en est une preuve a contrario.  Jean Giono avait retenu des paysages qu'il traversait les aspects virgiliens, rendant hommage à l'auteur de son enfance.  Jean Carrière s'est rapproché d'Eschyle, pour structurer un drame prévisible.

L'art, ici, relève du talent inventif qui est d'écrire une épopée linéaire à l'inverse des feuilletons balzaciens.  La composition est savamment pensée qui conjugue habilement le passé et le présent.  L'épervier est de tous les temps, comme la recherche de l'eau qui n'a pas varié depuis l'antiquité.  Le décor si décrié, en revanche, est présenté comme le fait un reporter, au temps présent, descriptif avec une pointe de parti pris, à la limite de la provocation pour accrocher le lecteur en rendant le récit aussi vrai qu'un documentaire.  Ce n'est pas un pays qu'a inventé Carrière, c'est, s'inscrivant dans la prévision économique, le futur d'un pays.  Il peut en toute bonne foi affirmer à un détracteur : " la Cévenne que je décris est une Cévenne réelle.  Il est permis à un peintre d'agir avec sa sensibilité et ses techniques ". Une autre raison de ce succès dans nombre de milieux d'origine provinciale et vivant dans les métropoles, est que ces migrants de tous pays ont vu la justification économique de leur départ, tout en sentant que se posait sur eux ce regard froid de la détresse, et les Cévenols émigrés particulièrement, mais aussi les Bretons, les Limougeauds ou les Bressans.  Ce n'est pas parce qu'il a décrit la Cévenne rejetée qu'il n'est pas un Cévenol.  Il a jeté un voile mortuaire sur cette région dont Raoul Stéphan disait déjà qu'elle était morte, que Romain Roussel décrivait comme un pays peuplé de tombes et dont l'odeur des genêts, en été, était celle de la mort selon Chabrol.  Carrière a focalisé son objectif sur le cimetière familial qui " aligne ses tombes à proximité des maisons ". Toute l'œuvre parle du temps, de la solitude, de la fragilité des choses qui vont se rompre comme va se rompre la corde invisible qui retient l'épervier dans le ciel.

Le meilleur commentaire est simple : il suffit d'aller au col du Rey, par la départementale 907, de contempler le can de Tardonnenche qu'aucune route ne traverse, de visiter la vallée de la Mimente et Saint-Julien d'Arpaon, ou d'aller voir la rivière de Trévezel, et ses falaises de dolomite rouge à plus de quatre cents mètres, le petit village de Comeiras et sa caverne qui abrita des pestiférés. Devant la beauté du site, chacun comprendra la partialité de l'auteur dans ces extraordinaires paysages qui obligent à des réflexions souvent métaphysiques et le désir, sinon l'espoir, de trouver la source qui lui permettra de vivre au pays.

Mise à jour le 1er avril 1999
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